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5 mai
2010
Second
colloque national de Mosaïc:
La diversité,
un atout pour le développement économique de la
France

Les 4
idées forces du Colloque
Première idée force : la diversité est un
enrichissement pour la communauté nationale
Né
de l'autre côté de la Méditerranée,
Bertrand Delanoé souligne combien le mélange est
important.
" Nous sommes tous enrichis
par la diversité et la différence des autres "
déclare le Maire de Paris. " Que serais-je si je
n'avais pas été éduqué, influencé,
enrichi par la culture des autres ? Je suis maire d'une ville
qui est grande, belle, aimée et aimable quand elle sait
qu'elle doit beaucoup aux autres. Comment pourrais-je, Maire
de Paris, oublier que, bien avant ma naissance, un terrain a
été donné au cur de Paris pour édifier
la mosquée de Paris en signe de reconnaissance pour les
milliers de musulmans morts pour la France pendant la Première
guerre mondiale ? "
" Il n'y a pas de société ambitieuse si elle
préfère l'uniformité à la diversité
", martèle Bertrand Delanoë. " Un monde
sans différences est ennuyeux, s'atrophie, perd de sa
substance et de son potentiel. C'est parce que nous nous regardons,
c'est parce que nous nous découvrons, c'est parce que
nous nous influençons que nous progressons et que nous
sommes plus grands. "
Pour se rassembler, conclut t'il, il faut d'abord marquer du
respect pour la différence de l'autre, prendre en compte
sa psychologie, sa sensibilité, sa fierté. Ça
n'est qu'à cette condition que l'on peut avoir un comportement
crédible pour le rassemblement et que chacun peut apporter
à notre collectivité nationale, à notre
République, à notre communauté, ce qu'il
est et qui enrichit la totalité. Notre pays a besoin de
chacune et de chacun d'entre nous, avec la totalité de
ce qu'il est, de son patrimoine, de ce qu'il a reçu de
ses parents, de son peuple, de ses origines. Il faut vraiment
aimer le mélange, parce que si on ne l'aime pas, on va
passer à côté de ce qui va nous faire grandir.

Pour illustrer l'importance de la
diversité et du brassage des cultures, le Directeur Général
de l'IMA, Mokhtar Taleb-Bendiab, cite un verset du Coran : "
Nous avons fait de vous des peuples divers afin de mieux vous
connaître. "
Jean-Pierre Sueur, ancien ministre
et président du groupe d'amitié France-Tunisie
au Sénat, considère quant à lui que la présence
de personnes issues de 71 nationalités est une chance,
un atout, dans la ville nouvelle d'Orléans - La Source,
où il réside. " Nous sommes bien ensemble.
Nous partageons des valeurs. Je me sens chez moi. S'il n'y avait
pas cette diversité, je ne me sentirais plus chez moi
à Orléans - La Source " souligne le sénateur
du Loiret.
Concédant
que le débat sur l'identité nationale pouvait se
discuter sur la forme, Fadela Amara, secrétaire d'Etat
chargée de la politique de la ville, considère
qu'il fut néanmoins une manière démontrer
que la majorité des Français de sensibilité
musulmane aiment la République, veulent construire le
vivre-ensemble et sont des citoyens à part entière,
qu'ils sont des acteurs économiques et participent à
la richesse de la France. Car certains de nos concitoyens ont
des doutes et se posent la question de notre capacité
à nous intégrer, à respecter les valeurs
de la République et les règles de la société.
" On a mis du temps à comprendre que parce qu'ils
sont d'origine étrangère, ils sont un atout pour
participer à l'aura de la France sur la scène internationale
", souligne la ministre. Aujourd'hui, des dynamiques ont
été lancées, notamment l'initiative "
Espoir Banlieues " que nous avons mis en place depuis quelques
années.
" Nous avons besoin de faire la démonstration que
nous sommes totalement intégrés et insérés
", continue Fadela Amara. " On nous renvoie à
chaque fois aux mêmes problématiques. Or, j'ai toujours
dit que le processus d'intégration existait depuis longtemps.
Beaucoup d'avocats, de médecins, et même d'hommes
et de femmes politiques, même si c'est largement insuffisant,
sont issus de l'immigration ! "
Plus encore, pour le publicitaire Christophe
Lambert, la capacité des artistes issus des quartiers
défavorisés à fédérer une
culture nationale populaire est importante. Ainsi, après
avoir été très " segmentantes ",
les cultures urbaines issues des quartiers défavorisés
sont devenues incroyablement dominantes et fédératrices
dans la société française. Il est aussi
à noter que les cinq personnalités les plus aimées
des Français -selon le baromètre du Journal du
Dimanche- soient tous issus de la diversité: Yannick Noah,
Djamel, Diams... Ils sont adorés pour ce qu'ils sont,
pour les messages qu'ils portent et la culture qu'ils incarnent,
souligne Christophe Lambert.
Ce phénomène est très important car il créé
de l'intégration et beaucoup de fierté parmi les
jeunes dont les valeurs et la culture se diffusent dans la société
française et sont capables de rassembler et de fédérer
toute une population. Cela leur permet de s'affirmer comme étant
porteurs de cette culture et de ne pas être dans une logique
de repli et de fermeture. Enfin, cela a une vraie valeur économique.
La société du spectacle est une grande scène
médiatique où l'égalité des chances
est assez forte, où seules les meilleures histoires émergent.
Cette société du spectacle donne une chance aux
artistes qui ont du talent. Elle a donné une place considérable
aux cultures urbaines et c'est une bonne chose pour la société
française. Il faut accompagner ces mouvements et s'en
féliciter conclut Christophe Lambert, car la culture est
un outil incroyable de " déghettoïsation ".
Fettah Ouzzani, directeur général
de Cosmic, et président-fondateur du Réseau des
Algériens des Grandes Ecoles et des universités
françaises, rappele que les 300 à 400 000 cadres
d'origine maghrébine sont présents dans tous les
secteurs de l'économie et de l'administration françaises
: médecins, consultants, notaires, techniciens de santé,
chefs de cliniques, spécialistes éminents, agents
publics dans les collectivités locales, les services publics,
la police nationale, la gendarmerie, l'armée... Ils sont
dans toutes les universités et grandes écoles,
professeurs, directeurs de recherche et thésards. Si tous
les thésards d'origine étrangère quittaient
les grandes écoles, les activités de recherche
de ces dernières s'arrêteraient net.
Les cadres dirigeants d'origine
étrangère sont très nombreux dans les grandes
entreprises. Les chefs de petites et moyennes entreprises se
comptent par centaines surtout dans le secteur des services et
de la haute-technologie. C'est un mouvement qui va s'amplifier.
Fettah Ouzzani évoque le cas d'une diplômée
de Télécom Paris, qui avait du mal à trouver
un emploi au sortir de l'école et qui dirige aujourd'hui
une entreprise cotée au Nasdaq.
Deuxième idée force
: l'avenir de l'économie française se trouve en
banlieue
Pour Fadela Amara, la France, pays
vieillissant, a besoin des forces et des compétences des
jeunes des quartiers populaires. Ils sont des atouts économiques
extraordinaires. C'est grâce à eux que la France
restera un pays compétitif. Ainsi, la démonstration
sera faite à travers le monde que l'héritage universaliste
du siècle des lumières que la France porte depuis
la Révolution française, continue de briller, non
pas dans une vision colonisatrice, mais comme une sorte de phare,
qui permettra à l'ensemble des forces progressistes dans
le monde de s'y référer, souligne la secrétaire
d'Etat.
Aziz
Senni, fondateur du fond d'investissement Business Angels des
Cités, considère quant à lui que l'avenir
de l'économie française se trouve en banlieue.
Certes, le taux de chômage
y est élevé (40 %) et le taux de formation insuffisant,
mais les banlieues sont un vivier qui recèle de nombreux
potentiels. Aziz Senni a fait partie de ceux qui, il y a dix
ans, se sont lancés dans l'aventure de la création
d'entreprise. Il y a bien sûr eu des obstacles, raconte
t'il. Les premiers sont dans la tête. Quand on vous répète
à longueur de journée que la banlieue, ce sont
des casseurs, des fainéants, des intégristes, des
cellules dormantes potentielles, etc., il est difficile d'avoir
confiance en soi et de se dire, " suis-je capable, moi,
en étant issu de Mantes la Jolie, de Sarcelles, des quartiers
sud de Lille, de passer à l'acte, de créer mon
entreprise et d'endosser le costume ? ".
C'est la première et la plus
difficile des étapes.
"Oui, il y a des délinquants,
de l'islamisme et de la drogue en banlieue" concéde
Abdel Aïssou, président du Conseil national des entreprises
pour la banlieue. Mais au nom de ces réalités paroxystiques,
on oublie que ces banlieues représentent 5 millions d'habitants,
soit 8% de la population ajoute le directeur général
de Randstad France.
Pour
Soumia Malinbaum, directrice associée du groupe Kerus,
porte-parole diversité au MEDEF national et présidente
de l'Association française des managers de la diversité
(AFMD), la mondialisation, la crise et le vieillissement de la
population vont obliger les entreprises à ouvrir leurs
portes à des viviers de recrutement différents.
Suite au " papy krach ", des milliers de postes et
de très nombreux secteurs vont être vacants et nécessiter
des recrutements massifs. Dans le secteur des nouvelles technologies,
ce sont près de 100.000 ingénieurs qui vont manquer
dans les dix ans qui viennent. La mondialisation fait que les
entreprises doivent s'ouvrir, travailler dans des environnements
globalisés et être à l'image des pays, des
populations et des secteurs qu'elles souhaitent toucher. Cela
oblige les entreprises à reconsidérer leurs actions
commerciales. Bouygues a compris qu'il fallait construire des
téléphones portables avec écrans plus larges
pour les seniors. Ils ont en même temps l'obligation de
recruter des seniors.
La diversité répond
ainsi à plusieurs enjeux :
un enjeu social et sociétal
: cet enjeu sera déterminant lorsque les performances
de l'entreprise en termes de responsabilité sociale et
environnementale auront un impact sur le cours de son action
en bourse. Mais nous n'y sommes pas encore car nous ne sommes
pas capables d'évaluer la diversité dans l'entreprise
et la performance qu'elle peut engendrer.
un enjeu d'ancrage territorial
: une entreprise qui s'installe dans une région aura plus
intérêt à recruter localement ;
un enjeu d'image et de réputation
: la Halde veille au grain. Mais elle n'a pas assez de moyens
pour agir. Il y a beaucoup de recours mais très peu aboutissent.
Il faut un gendarme plus musclé. Les entreprises doivent
être vigilantes car elles peuvent être condamnées
et cela peut leur coûter très cher en terme d'image.
Ces
enjeux obligent les entreprises à être très
vigilantes et à ouvrir leurs portes au recrutement, à
mettre en place des quotas lorsqu'il s'agit de personnes handicapées
- parfois elles doivent payer la taxe faute de candidats.
" Nous faisons de la pédagogie expliquant aux entreprises
que les talents sont dans les quartiers et pas seulement là
où elles ont l'habitude de les identifier, à savoir
les mêmes grandes écoles, la même formation,
la même origine, etc, démarche très ancrée
dans les mentalités françaises. "
Parmi les autres projets menés
par Soumia Malinbaum avec le MEDEF, celui consistant à
demander à de grands groupes comme L'Oréal de parrainer
de jeunes entrepreneurs ou de prendre comme fournisseurs des
entreprises présentes dans les quartiers.
Il
s'agit de clamer haut et fort que nos quartiers, nos régions,
nos villes ont des entrepreneurs de talent en plus de candidats
de talents. Des entrepreneurs qui innovent, qui ont cette capacité
de créativité, cette propension toute méditerranéenne
à faire du business, ouvrir un commerce, etc. Ils ne créent
par leur entreprise par dépit mais par défi, non
pas parce qu'ils n'ont pas trouvé d'emploi mais par envie
d'être leurs propres patrons et de créer des emplois.
Le Sénateur Jean-Pierre Sueur
fait part de sa conviction que l'Union pour la Méditerranée
est un enjeu extraordinaire. " Je crois aux rapports entre
l'Europe du Sud et l'Afrique du Nord, entre les pays riverains
de la Méditerranée. J'y crois de tout mon cur,
observe t'il. Toutefois, il faut lutter pour qu'en Europe, l'Euro-Méditerranée
soit une vraie priorité financière et uvrer
pour que l'UPM ne soit pas qu'une belle parole mais devienne
une réalité ".
Maître Selda Can est avocate au barreau
de Paris, et a exercé au sein d'un cabinet d'avocats d'affaires
français implanté à Istanbul.
Pour elle, les acteurs issus de
la diversité sont les mieux placés pour assurer
la liaison avec les pays du bassin méditerranéen
et permettre à la France, et à l'Union européenne
en général, de gagner des marchés à
l'étranger et d'assurer son expansion au niveau international.
La question de l'intégration économique des personnes
issues de la diversité implique que la société
reconnaisse que la diversité culturelle est une richesse
économique afin de pouvoir définir le rôle
que chaque acteur économique et social doit jouer dans
l'intégration de cette population. Les acteurs issus de
la diversité sont une force collective qui doit être
mise en valeur pour assurer la cohésion au sein de l'espace
méditerranéen commun. Il est nécessaire
d'aborder cette diversité comme un levier de performance,
une ressource pour entreprendre. La disponibilité des
ressources humaines compétentes permettra de renforcer
la compétitivité des entreprises et l'attractivité
des pays de la région et notamment la France qui bénéficiera
de retombées économiques.
Autre phénomène souligné
par Fettah Ouzzani, de plus en plus de dirigeants franco-maghrébins
se lancent dans l'aventure de l'entreprise-mixte, un pied de
chaque côté de la Méditerranée. Ce
phénomène a commencé dans les années
80 et 90 avec le commerce, le tourisme et les délocalisations
dans l'informatique et le textile. Il concerne aujourd'hui tous
les secteurs. Des milliers d'ingénieurs maghrébins
coopèrent avec leurs homologues européens pour
développer des services et des produits de qualité
à destination du marché mondial. Un certain nombre
de patrons français l'ont compris et sont de plus en plus
nombreux à s'installer de l'autre côté de
la Méditerranée.
Dans
des secteurs comme le BTP et les infrastructures, la meilleure
façon de s'en sortir face à la concurrence de mastodontes
comme les Chinois et les Etats-Unis, estime Fettah Ouzzani, est
de chercher des alliances avec les entreprises locales. Vinci
et d'autres le font. Pour accéder à ces marchés
à des conditions plus sereines, il faut nouer des partenariats
avec des entreprises locales et c'est là que les franco-maghrébins
pourront jouer un rôle déterminant.
Enfin, le marché des services
et des produits islamiques est crédité de plusieurs
dizaines, voire plusieurs centaines de milliards de dollars.
C'est un marché de 1,5 milliard de consommateurs dont
le pouvoir d'achat ne cesse d'augmenter. Avec ses Français
de sensibilité musulmane et ses cadres franco-maghrébins,
la France est bien placée pour saisir une très
grosse part de ce marché.
Pour Fettah Ouzzani, il n'y a pas
de doute : les entrepreneurs franco-maghrébins sont une
véritable chance pour la France.
Fayçal DOUHANE, président
de " La France est en nous ", considère pour
sa part que si les binationaux ont bien toutes les qualités
pour aller vendre le " made in France " à l'étranger
et ne demandent qu'à être utiles, le système
les exclut. Ainsi, faute de trouver des postes à la hauteur
de leurs qualifications, ils n'hésitent plus à
s'exiler dans le pays de leurs parents ou à accepter les
postes que des pays plus accueillants leurs proposent. Résultat:
il y a aujourd'hui plus d'Algériens traders à la
City de Londres qu'à la bourse de Paris. En France, nous
avons de très grands ingénieurs, mais nous perdons
tous les jours des parts de marché faute de savoir utiliser
nos ressources en interne, et notamment les jeunes Français
entreprenants issus de l'immigration dont certains ont la double-nationalité,
déplore t'il encore. La France perd des parts de marché
dans des territoires où elle était bien implantée
au profit des Asiatiques, à commencer par les Chinois.
Fayçal Douhane regrette également
que les ambassades françaises et les missions économiques
demeurent quasiment " monocolores " alors que les Etats-Unis
envoient facilement des ambassadeurs afro-américains en
Afrique ou d'origine asiatique en Asie parce qu'ils connaissent
la culture, la langue, et y ont une partie de leur famille. Il
estime que, dans ce domaine, la France a un véritable
train démocratique de retard et que cela s'explique par
le phénomène de reproduction de l'élite.
Les hauts fonctionnaires et les cadres recrutent des gens qui
leur ressemblent.
Il appelle enfin les pouvoirs publics
et les entreprises françaises à se tourner vers
les Français issus de la diversité pour accompagner
des pays comme le Qatar, les Emirats arabes unis ou le Koweït
qui cherchent des projets innovants dans des zones géographiques
dynamiques pour investir leurs fonds souverains colossaux (60
milliards de dollars pour le Qatar, 875 milliards pour Abu Dhabi,
213 milliards pour le Koweït). Ils ont besoin de personnes
formées pour les encadrer et souhaitent disposer de garanties
et de conseils avant de choisir le type d'investissement. Les
Français issus de la diversité peuvent mettre à
profit leur double culture dans des environnements qui deviennent
favorables pour l'économie française et la croissance
économique de notre pays.
Troisième
idée force : face au " plafond de verre ", remplacer
l'approche sociale par l'approche économique
Abdel Aïssou indique qu'un rapport de l'OCDE de 2009 sur
l'insertion des jeunes en France faisait valoir que, par rapport
aux jeunes hollandais ou canadiens majoritairement bien insérés,
les jeunes Français issus de l'immigration sont plutôt
moyennement ou mal insérés. La situation des jeunes
issus de l'immigration s'inscrit dans une société
qui a du mal à penser sa jeunesse, souligne le directeur
général de Randstad France.
Selon
une étude menée par le Bureau international du
Travail (BIT) en 2005-2006 sur les six principales agglomérations
françaises, les difficultés sont majorées
de 45 à 50% pour les jeunes issus de l'immigration. De
plus, contrairement à l'idée reçue selon
laquelle les jeunes femmes issues de l'immigration s'intègreraient
mieux que les hommes, en réalité, elles croisent
à la fois un plafond et des parois de verre. Une étude
de l'éducation nationale et du Conseil régional
d'Ile-de-France montre que les jeunes femmes sorties de l'éducation
aux niveaux 1 et 2 en alternance, se déclarent quelques
années après ouvrières ou employées
à plus de 30% contre 18% chez les hommes.
Le rapport sur l'emploi des jeunes remis par Abdel Aïssou
à Fadela Amera en 2009 partait du constat que, dans les
quartiers populaires, on formait davantage de CAP et BEP là
où les autres quartiers formaient plutôt des BAC
ou BAC+2, alors même que les enjeux de l'insertion professionnelle
à l'horizon du 21ème siècle requièrent
des BAC+2 minimum. Ces processus de formation condamnent ces
jeunes à un premier emploi à vie.
Abdel Aïssou appelle à
combattre les effets de structure et à remplacer le primat
du traitement social par celui de la pensée économique.
" On est toujours dans une mécanique de rattrapage
social, là où on devrait exiger du lieu commun
et des passerelles vers le lieu commun ", ajoute t'il en
regrettant que l'entreprise ait été la grande oubliée
de la politique de la ville jusqu'à présent.
Le Conseil National des Entreprises pour
les Banlieues (CNEB), créé dans la foulée
du rapport sur l'emploi des jeunes, prône ainsi une approche
délibérément pragmatique en s'appuyant sur
les grandes entreprises comme Decaux, GDF-Suez, Zara France,
MacDonalds, Cap Gemini et beaucoup d'autres. Ces dernières
s'engagent à reverser 10 % de leur taxe d'apprentissage
au profit des établissements qui font de l'insertion en
banlieue -comme Sciences Po-, plutôt que vers de grands
établissements de formation qui font très peu d'alternance.
Toujours pour combattre cette mécanique de rattrapage
permanent, le plan banlieue 2.0 part du constat que les mécanismes
d'apprentissage seront désormais structurés par
le numérique. Ainsi, avec Cap Gemini et le pôle
de compétitivité Cap Digital, des programmes ont
été élaborés autour des " Serious
Games ", ces jeux sérieux qui permettent une autre
pédagogie et qui seront développés dans
les internats d'excellence. " C'est une opportunité
phénoménale pour la banlieue de devenir leader
", souligne Abdel Aïssou.
Enfin, considérant que le
problème des stages en banlieue ne relève pas de
la discrimination, mais résulte de l'excès de la
demande par rapport à l'offre sur des bassins d'emploi
très réduits, le ministère de la ville a
développé, sur la base d'un appel à projets
soutenu par l'Acsè (Agence nationale pour la Cohésion
sociale et l'égalité des chances), une application
qui permet d'adapter l'offre à la demande à partir
d'un téléphone portable et d'un mécanisme
de géo-localisation.
Aziz Senni explique que s'il fait aujourd'hui
partie de ces " grandes gueules " qui passent leur
temps à dénoncer le système, c'est parce
que lorsqu'il était encore à l'école, il
s'est retrouvé avec une proposition de CAP boucherie en
5ème alors que ses résultats pouvaient lui laisser
envisager une autre carrière.
Il a commencé par créer l'Association nationale
des jeunes entrepreneurs (ANJE) pour sensibiliser les jeunes
des quartiers à la création d'entreprise.
" Quand vous avez des taux
de chômage de 40%, que les plus diplômés n'ont
que deux options - monter leur boîte ou partir à
l'étranger, au Moyen-Orient, aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne
-, les jeunes sont très réceptifs à ce discours
". L'association les aide à monter leurs projets,
les accompagne, les met en réseau et diffuse les bonnes
pratiques. Les chefs d'entreprise issus des quartiers représentent
un vrai groupe de pression auprès des hommes politiques
locaux pour exprimer les besoins des entrepreneurs par rapport
aux territoires : quand une cinquantaine de chefs d'entreprises
demandent un rendez-vous avec un maire, ils sont généralement
très bien accueillis, écoutés et les résultats
peuvent se voir quasiment immédiatement," note Aziz
Senni.
Puis il a monté un fonds d'investissement dans lequel
de grands patrons, comme Claude Bébéar ou Michel
Pébereau, ont investi leur argent personnel avec trois
engagements :
investir dans le capital
des entreprises de ces territoires avec un apport compris entre
30.000 euros et 1,5 million d'euros ;
apporter des compétences
: un parrain est nommé pour une période de trois
à sept ans pour chacun des projets ;
Mettre à disposition
leur réseau et leur carnet d'adresses pour aider à
développer les entreprises.
15 millions d'euros ont ainsi été
levés. Dont, par exemple, 100.000 euros pour Saïd,
issu d'une cité de Bordeaux. Saïd, ayant quitté
l'école en 5ème, fabrique des polos pour les gendarmes
avec pour parrain le groupe Devanlay Lacoste. Sympathique clin
d'il que ce jeune issu d'une Cité qui fabrique des
polos pour la police...
Fondateur
en 2006 de l'association " Nos quartiers ont des talents
" en Seine-Saint-Denis, Yazid Chir, président de
Neocles, raconte que son objectif était de braquer les
caméras, non pas sur la petite délinquance mais
sur ceux parmi les jeunes de banlieue qui décrochent des
diplômes BAC+4. Dénonçant le plafond de verre
auquel ils se heurtent lorsqu'ils commencent leur recherche d'emploi,
il explique que son initiative visait à mettre ces jeunes
en " délit de code postal " en contact avec
l'entreprise et à les aider pour que le jour de leur entretien,
ils soient recrutés. " Si on leur donne la chance
d'intégrer nos entreprises, ces jeunes vont tout donner,
vont être mécaniquement plus performants que les
autres, parce que c'est la chance de leur vie, c'est inespéré,
" souligne t'il. Et c'est une catastrophe lorsque ces jeunes
qui sont la fierté de leurs familles, parfois au prix
du sacrifice d'autres membres de la fratrie, se heurtent sur
le marché du travail aux fins de non recevoir des entreprises
malgré leurs diplômes...
Yazid Chir a donc monté un
réseau de 80 entreprises partenaires et de parrains recrutés
dans le top management des entreprises pour parrainer 200 jeunes.
Issu du même secteur d'activité que son " filleul
", le parrain s'engage à lui consacrer deux heures
de son temps par mois. 60 % des jeunes parrainés ont trouvé
un emploi dans l'une des entreprises partenaires au bout de six
mois, contre 51 % au niveau national au bout de onze à
douze mois. " Sur notre cible des moins de trente ans BAC+4
du 93, nous avons fait mieux que les statistiques nationales
dans un environnement où ils ont cinq fois moins de chances,
et nous sommes allés deux fois plus vite, soit un taux
de retour à l'emploi dix fois supérieur "
conclut le président de Neocles.
Soutenu par Laurence Parisot, par
Claude Bébéar, président d'honneur et par
Christian Charpy, directeur général du pôle
emploi, qui assure 50 % du " sourcing " (identification
des jeunes), le dispositif est monté en puissance, avec
des promotions de 200 à 1000 jeunes puis à 1500
aujourd'hui. L'opération a été étendue
à toute l'Ile-de-France puis maintenant au niveau national
grâce au soutien de Laurent Wauquiez : Lyon, bientôt
PACA grâce au Dr Marouane Bouloudhnine, puis le Sud-ouest,
l'Est et le Nord. Au total, 7000 jeunes ont été
suivis depuis le début avec 500 entreprises partenaires
et 2000 parrains (100 parrains sont recrutés par mois).
Yazid Chir annonce le lancement des rencontres
nationales de " Nos quartiers ont du talent " les 23
et 24 novembre 2010 à EuroDisney avec 8000 jeunes attendus.
Une journée sera réservée aux Masters et
une autre aux Licences. L'objectif est de s'adresser aux 40 %
de jeunes qui restent sur le carreau en les orientant le plus
en amont possible vers les formations les plus adaptées
aux métiers de demain. Les entreprises viendront présenter
les métiers sur lesquels elles recruteront dans deux,
trois ou quatre ans, ce qui permettra aux jeunes de se réorienter
le cas échéant.
A cet égard, Soumia Malinbaum
estime que la plus grande discrimination dans les entreprises
françaises est celle du diplôme. Un candidat titulaire
d'un diplôme de Grande Ecole n'aura pas de problème
pour trouver un emploi en France, quelles que soient ses origines.
En revanche, un certain nombre de formations universitaires en
sciences humaines ou en histoire sont des voies de garage et
n'intéressent pas les entreprises. Il y a trois fois plus
de discriminations pour les diplômés d'origine étrangère
parce qu'ils n'ont pas eu la chance d'être bien orientés.
Elle évoque le cas de cette jeune femme titulaire d'un
DEA d'histoire qui ne trouvait pas de travail malgré son
Bac+5 et qu'elle a recruté récemment. Après
six mois de formation, cette nouvelle recrue est désormais
chef de projet web. " Nous avons recruté un savoir-être
et lui avons appris un savoir-faire ", déclare Soumia
Malinbaum. " L'enjeu, pour les entreprises, c'est d'identifier
les talents dans un vivier sans pour autant que ce soient les
meilleurs. Ils peuvent devenir meilleurs si nous les aidons !
"
Evoquant son expérience de
jeune ingénieur dans un groupe industriel, Fettah Ouzzani
raconte comment il s'est lui-même heurté à
ce plafond le jour où il a souhaité prendre du
galon au sein de l'entreprise... il a alors négocié
son départ...
Fettah Ouzzani considére que la puissance publique n'investit
pas assez pour que les nombreux talents des quartiers puissent
s'exprimer. De plus en plus d'étudiants partent à
Londres ou à New York après leurs études
car ils ne sont pas captés de la façon qu'ils méritent.
" Il y a quelques jours, une de nos membres, diplômée
de Polytechnique, a choisi de faire son école d'application
à Columbia. " raconte Fettah Ouzzani. " Elle
a eu une proposition en or de la part d'un groupe suisse installé
aux Etats-Unis et ne reviendra probablement jamais en France".
Pour
Jérôme DUBUS, directeur général du
Medef Ile-de-France, souvent, les entreprises françaises
font de la diversité sans le savoir. Certains métiers
se sont beaucoup féminisés. Le problème
n'est plus dans le recrutement, mais dans l'évolution
des carrières des personnes issues de la diversité,
qui sont souvent bloquées, comme l'étaient les
femmes il y a une dizaine d'années, par un plafond de
verre.
Jérôme Dubus préconise d'ouvrir les conseils
d'administration qui demeurent très masculins et très
" blancs ", non pas par la loi, mais plutôt par
la contractualisation. La féminisation progresse peu à
peu. On va également y arriver en matière de diversification
pronostique t'il.
Il rappelle enfin que le " Grenelle 2 " actuellement
en discussion au Parlement, prévoit d'étendre l'obligation
faite aux entreprises de publier chaque année un bilan
sociétal et environnemental à 2.500 entreprises
de plus de 500 salariés. Parmi les critères examinés
au sein de ce bilan, figurera désormais la diversité.
Ainsi, les plus grands groupes français seront obligés
de rendre transparents, devant les médias, les efforts
qu'ils fournissent année après année, en
matière de cohésion sociale, de diversité
et de développement durable.
Soumia
Malinbaum indique que son engagement en faveur de la diversité
date de l'époque où elle prit conscience d'une
discrimination silencieuse et pernicieuse à l'égard
des minorités et d'un risque de stigmatisation. "
Songez qu'il y a trois fois plus de chômeurs parmi les
cadres d'origine étrangère que parmi les cadres
d'origine française ! " La crise des banlieues a
mis en lumière les discriminations réelles subies
par les populations en raison de leur origine géographique
ou socio-culturelle. Ce fut un éléctro-choc. A
la suite de cette crise, 2500 entreprises ont signé une
Charte de la diversité. Il s'agit d'un acte de foi, d'un
engagement moral en faveur de la diversité. Les jeunes
savent qu'ils peuvent aller frapper à la porte de ces
entreprises. Ensuite, il y a eu une mise en tension des grandes
entreprises qui ont pris des engagements écrits. 28 sur
une centaine de candidates ont obtenu le label diversité
(dont BNP, La Poste, L'Oréal, Vinci, Areva, Eurodisney...)
délivré par l'Afnor qui est allé "
tracer " leur politique en faveur de la diversité,
dans une approche multidimensionnelle.
Quatrième
idée force : les Français issus de l'immigration
doivent réaffirmer leur attachement aux valeurs de la
République, se battre et être fiers de ce qu'ils
représentent
Pour Fadela Amara, secrétaire d'Etat chargée de
la politique de la ville, il faut deux conditions pour réussir
à construire le pacte républicain.
La première, c'est que chacun d'entre nous avec son identité,
ses différences, ses appartenances, soit acteur et engagé
en tant que citoyen. " Si je crois particulièrement
au combat politique, c'est parce que je ne pense pas que les
gens vont spontanément nous donner des choses. Tout est
question de rapports de forces politiques. Pour transformer la
société, il faut se battre. Toutes celles et ceux
qui s'inscrivent dans des combats pour la liberté et l'égalité,
sont soit isolés, seuls, soit minoritaires au début.
Nous n'étions pas nombreux pour dénoncer les obscurantismes
qui faisaient beaucoup de mal à l'islam et aux valeurs
de la République.
La seconde condition, c'est d'affirmer notre
attachement à la République ainsi que le fait que
nous aimons les valeurs de la République, et notamment
la laïcité. La majorité des musulmans de notre
pays sont extrêmement attachés aux valeurs de la
République, mais c'est une majorité malheureusement
silencieuse ou que l'on tend à rendre silencieuse. On
entend toujours celles et ceux qui portent un projet politique
obscurantiste, qui font du tort à l'islam en montrant
un islam rétrograde, moyenâgeux, qui n'a rien à
voir ni avec l'islam des pays d'origine, ni avec l'islam de France.
Je suis fière d'appartenir à un pays où
la laïcité nous permet d'exister tranquillement et
sereinement, d'être respectés dans ce que nous sommes
et de pratiquer simplement notre religion dans le domaine de
l'intime. "
Fadela Amara appelle chacun à
être fier d'être ce qu'il est et à ne pas
avoir de discours misérabiliste : " Il faut nous
honorer d'être considérés dans l'opinion
publique comme étant des forces extraordinaires au service
de notre pays. Il faut s'affirmer en tant que tels, prendre toute
notre place, et faire en sorte que chacun d'entre nous existe.
Il y a encore beaucoup de jeunes que nous devons convaincre d'être
fiers de ce qu'ils sont et de pouvoir entrer dans des processus
pour être ces futurs acteurs économiques et donc
de vrais citoyens actifs. "
Pour Aziz Senni, fondateur du fond
d'investissement Business Angels des Cités, en parlant
d'obscurantisme ou de violence, on focalise l'attention de tous
sur une tranche extrêmement marginale de la population
des banlieues. Bien sûr qu'il y a de la drogue, des gens
qui n'ont pas envie de travailler et des " petits cons "
qui caillassent des bus, mais 99 % de cette population aspire
à bien autre chose.
" C'est toujours aux mêmes qu'on
demande de montrer patte blanche et de prêter allégeance.
Ça suffit ! Je suis un trentenaire énervé
! Il faut qu'on nous considère vraiment comme des citoyens.
Je n'ai rien à prouver ni à démontrer à
personne. La laïcité, c'est la garantie que chacun
puisse exercer son culte en toute liberté. Ce n'est pas
la négation des individus. Ces territoires servent à
justifier des politiques sociales misérabilistes ou sécuritaires.
Moi, j'invite tous ceux qui sont dans ces quartiers et qui ont
réussi, à s'organiser et à prendre leur
destin en main. " martèle le jeune entrepreneur.
N'attendez pas que des cartons d'invitation arrivent dans vos
boites aux lettres, prenez-vous en main, prenez vos places, n'attendez
pas qu'on vous les propose. Tout se prend, rien ne se donne.
Le sénateur Jean-Pierre Sueur
appelle la société française à se
réveiller par rapport à ces questions qui engagent
l'avenir de la Nation dans son ensemble, et à s'emparer
de ces sujets avec énergie et courage. " Nous devons
nous prendre en main et ne pas toujours râler. Je sais
qu'il s'agit d'un sport national mais il n'est pas interdit d'être
positif et de parler des efforts que nous devons fournir. Je
suis partisan du fait que les efforts soient justement répartis.
"
Rappelant
son cursus de chirurgien orthopédiste devenu son propre
patron, le Dr Marouane Bouloudhnine, Président de Mosaïc,
exhorte les jeunes à prendre leur place, voire à
l'arracher. " Il faut se lever plus tôt et se coucher
plus tard que les autres. Il faut être propre sur soi.
Etre le premier levé et le dernier à éteindre
les lumières ".
" J'ai fait part aux plus hautes autorités de notre
pays d'un sentiment de malaise éprouvé par les
Français de sensibilité musulmane " poursuit
il. " Car à ces jeunes qui mettent en avant leur
francité, on renvoie leur islamité. Attention à
ce qu'ils ne s'en saisissent pas pour faire du communautarisme,
ce que personne ne souhaite pour la société française.
Notre Constitution ne reconnaît pas les communautés
mais les individus.
Mosaïc est là pour apaiser,
réconcilier. Elle a aussi des combats à mener.
Le premier, c'est un combat contre l'obscurantisme, contre l'ignorance,
contre ceux qui veulent jeter la discorde dans ce très
beau pays qui est le nôtre. Je veux bien qu'on soit ferme
d'un côté, mais je veux aussi qu'on soit juste de
l'autre. Etre juste, c'est lutter contre les injustices et les
discriminations. Nous ne voulons pas davantage que les autres
mais nous refusons qu'on nous donne moins que les autres. "
Face au projet de discrimination positive,
Mosaïc propose la mise en uvre de l'égalité
réelle des chances, et non pas cette égalité
formelle qui existe sur les frontons des édifices publics.
" On va faire en sorte de dépoussiérer
et faire descendre cette égalité auprès
du public . Nous sommes là pour travailler pour tous.
Aujourd'hui, nous sommes obligés de nous mettre en avant
et de nous engager, ajoute le Dr Marouane Bouloudhnine. Parce
qu'une chose nous tient plus que tout à cur: construire
ensemble un avenir fait de respect mutuel."
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