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31 octobre 2009
Allocution
de Dounia Bouzar
Anthropologue
du fait religieux,
Fondatrice
du Cabinet d'étude
Culte
et Culture Consulting
QUELLE
APPLICATION DE LA LAÏCITE ?
Est-ce qu'on se ressemble d'abord parce qu'on a la même
religion ou d'abord parce qu'on vit ensemble et transpire ensemble ?
On ne rencontre jamais
les cultures ou les religions mais toujours des individus, des
êtres humains qui s'approprient différents éléments
de religion et de culture toujours en interaction les unes avec
les autres.
L'Islam souffre encore
d'une suspicion d'altérité. Etre musulman, ce serait
être différent. C'était une différence,
c'est devenu une catégorie.
Et quand on fait des
catégories, ça veut dire qu'on veut poser les questions
d'une certaine façon.
Pourtant, on a vu grandir
la 1ère génération de Français de
confession musulmane qui sont passés à l'école
de la République et qui veulent rester musulmans. Comme
les autres, ils regardent les mêmes films, ils écoutent
les mêmes musiques... Comme les autres, ils ont appris
à dire « Je ». Ce n'est plus le
clan qui définit ce que l'Islam dit, c'est "Je vérifie
que l'Islam dit ce que le clan me dit" ou "Je vérifie
tout seul pour voir ce que mon texte veut me dire". Comme
les autres, ils ont intériorisé les valeurs de
la République et ils veulent que la République
applique sa devise.
Cette première génération de Français
qui a appris à dire « Je » et qui
veut rester de confession musulmane a dû se poser la question :
qu'est-ce qu' être à la fois français et
musulman, comment être musulman dans cette laïcité,
qu'est-ce qu'être à la fois musulman et laïc ?
Ils se sont retrouvés avec des interlocuteurs qui, de
tous côtés, leur disaient que l'Islam est incompatible
avec la laïcité. D'un côté de la Méditerranée,
les musulmans considéraient la laïcité comme
l'anti-religieux, comme l'impossibilité de croire en Dieu.
De l'autre côté, les responsables institutionnels
français et médiatiques reprenaient le discours
des intégristes en partant du principe que l'Islam ne
pouvait pas être compatible avec la laïcité.
Cette première
génération de Français, à la fois
Français et musulmans, se sont retrouvés tous seuls.
Ils ont compris qu'ils allaient devoir penser eux-mêmes
leur Islam et que les Français non musulmans ou les musulmans
non français ne leur donneraient pas de solutions toutes
faites à appliquer. Ils dont donc retournés dans
leur Coran en français et, parce qu'ils ont grandi à
l'école maternelle avec des chrétiens, des juifs,
et des athées, ils ont compris une nouvelle dimension
de leur texte religieux.
Un peu comme un texte
de Victor Hugo dont on comprend une nouvelle signification à
chaque âge de la vie. Le texte reste le même mais
l'interprétation est toujours humaine. L'interprétation
dépend toujours d'une expérience au monde. La vérité
n'est pas dans le texte mais dans ce que je comprends du texte
grâce à la confrontation avec d'autres visions du
monde. Je n'ai pas besoin d'imposer mon texte aux autres, mais
plus je me confronte à ceux qui ont une autre vision du
monde, plus cela m'ouvrira à percevoir une nouvelle dimension
de mon texte.
Ils ont aussi consulté la Constitution française
et ont compris que la laïcité n'était pas
l'anti-religion, qu'elle n'était pas une idéologie
mais un système juridique qui garantit qu'il n'y ait plus
jamais une seule vision du monde qui s'impose comme supérieure
aux autres.
Ils ont réalisé
qu'ils pouvaient être à la fois croyants et laïcs
à la condition d'accepter que leur vision du monde n'était
pas supérieure à celle des autres. On peut être
croyant et laïc si on n'impose pas sa vision du monde aux
autres. On peut être athée et pas laïc si on
veut imposer sa vision d'athéisme au reste du monde.
Etre à la fois
musulman et laïc, ça fait violence à ces groupuscules
sectaires, salafistes, qui se disent musulmans alors qu'ils instrumentalisent
l'Islam non pas pour relier les citoyens mais pour ériger
des frontières infranchissables, avec ces draps noirs,
entre hommes et femmes, entre croyants et non croyants, entre
musulmans et non musulmans.
A l'intérieur
même des musulmans, ils instrumentalisent l'Islam pour
conduire les jeunes à l'auto-exclusion et à l'exclusion
des autres, pour donner l'illusion à de jeunes désoeuvrés
d'être un peuple élu qui détient la vérité
et les mettre en état d'exaltation.
Etre à la fois musulman et laïc, ça fait aussi
violence à certains politiques qui se basent sur les mêmes
postulats que les groupes sectaires salafistes et qui estiment
que l'Islam est incompatible avec la laïcité et que,
finalement, l'Islam restera toujours archaïque et qu'il
n'y a qu'une seule solution pour devenir moderne: abandonner
l'Islam à la frontière.
Les musulmans ne sont pas encore traités comme les autres.
Quand il s'agit d'Islam, on n'utilise plus les critères
de droit commun. Seule la subjectivité personnelle fait
foi ou alors, c'est le rapport de force.
Un pratiquant au milieu
de non-pratiquants est harcelé, un non pratiquant au milieu
de croyants est harcelé aussi.
Cette représentation
de l'Islam par essence archaïque mène à la
discrimination mais aussi à un certain laxisme. Ainsi,
lorsqu'un jeune arrache une affiche au prétexte que sa
religion l'empêche de voir une silhouette humaine, aussi
incompréhensible soit ce comportement, si le jeune s'appelle
Miloud, il sera absous et on mettra ce comportement sur le compte
d'un trait culturel, tout comme on a tâché d'expliquer
la destruction des bouddhas de Banyan.
La diabolisation et le laxisme sont les deux faces d'une même
pièce: au fond, « ils ne sont pas comme nous »...
C'est l'altérité même, toujours ce problème
de représentation. On ne sait pas où mettre le
curseur : qu'est-ce qui relève d'une liberté
de conscience et qu'est-ce qui relève d'un dysfonctionnement
individuel? On a du mal à le déterminer quand il
s'agit de l'Islam parce qu'on se sent étranger.
J'ai proposé des critères pour traiter les musulmans
comme les autres. Je les ai tirés du droit du travail,
de la jurisprudence française et des délibérations
de la HALDE qui se sont demandés à partir de quand
une liberté religieuse doit être stoppée.
Le producteur des lascars
a fait quelques dessins pour illustrer ces questions.
Critère n° 1 : l'hygiène.
Il s'agit de vérifier si la pratique religieuse n'entraîne
pas un manquement aux règles d'hygiène requises.
Critère n°
2 : la sécurité.
La pratique religieuse ne doit pas entraver les règles
de sécurité (port du casque par les sikhs).
Critère n° 3 : je ne dois pas imposer ma vision
du monde au reste du monde. Le foulard n'est pas un signe de
prosélytisme en soi, c'est le comportement de la personne
qui détermine s'il y a prosélytisme ou non (réflexions
à une femme qui porte une jupe, distribution de tracts
anti-avortement...).
Il existe des zones de questionnement : que faire face à
un homme qui refuse de serrer la main à une femme ou de
se trouver dans une salle seul avec elle ? Est-il dans l'auto-exclusion
ou dans le prosélytisme ?
Critère n° 4 et critère principal :
la liberté religieuse. La liberté religieuse ne
doit pas entraver les aptitudes du salarié à réaliser
sa mission.
Critère n°
5 : la liberté
religieuse ne doit pas entraver l'organisation nécessaire
à la mission (un juif qui fait sabbat, un musulman qui
fait l'aïd)
Critère n°
6 : la liberté
religieuse ne doit pas entraver les impératifs commerciaux
de l'entreprise. Nous entrons dans une zone de négociation
pour ne pas dire une zone de conflits.
Pour limiter une liberté religieuse, il faut que ce soit
justifié par la nature de la tâche à accomplir
et proportionné au but recherché. On doit prouver
que la pratique religieuse a entravé la pratique commerciale,
a posteriori.
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dégagées lors de ce colloque
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Abdi
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Bencheikh
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de Montgolfier
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