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31 octobre 2009

LA REVOLUTION LAÏQUE DES MUSULMANS DE FRANCE EST LANCEE
Lors du grand colloque annuel de Mosaïc,et de sa
table ronde sur le thème de la Cohésion sociale, Dalil Boubakeur, Recteur de la grande mosquée de Paris a prôné la "révolution laïque des musulmans de France".


LA REPRESENTATION LAIQUE DES MUSULMANS DE FRANCE

On sait dans l'histoire combien ont donné leur sang, leur sueur, leur santé pour la construction de la France, depuis pratiquement un siècle que l'islam connaît la France et que la France connaît l'islam.

C'est une longue histoire et je me permets de présenter mes remerciements à la fédération Mosaïc, à son valeureux président et à tous ceux qui ont participé au succès considérable de cette journée qui marquera une étape importante dans ce qui m'est très cher, l'intégration des musulmans de France aux valeurs de la République, à la République, à la laïcité, à la modernité et à tout ce qui fait qu'entre nous règnent la liberté, l'égalité, la fraternité, auxquels s'ajoute aujourd'hui l'égalité des hommes et des femmes.

Le problème des musulmans de France est un problème résurgent. Dans mon expérience maintenant ancienne en France et dans la vision de l'évolution du rapport des musulmans avec la société française, c'est souvent au moment des grandes élections nationales que se pose régulièrement la question de la place et du rôle des musulmans dans la République. Dans les années 1980-81, au moment où M. Giscard d'Estaing briguait un second septennat et où François Mitterrand était également candidat à la présidence de la République, s'était déjà posé crûment le problème des Français musulmans, tout ce qui au titre des rapatriés, des harkis, ou des immigrés, posait un triple problème à la société française. Dans les 50 propositions du candidat Mitterrand figurait en bonne place un article concernant les musulmans. On ne savait pas quoi répondre au questionnement de la présence des musulmans en France. Etaient-ils des citoyens à part entière ? Devaient-ils être intégrés ? Laissait-on les camps de harkis continuer cette œuvre d'assimilation ou carrément de francisation des musulmans venus d'Algérie à qui on donnait des prénoms européens parce que l'état civil n'acceptait pas les prénoms musulmans ?

Dans tout cet embrouillamini des années 80 où l'on construisait les premières mosquées - je me souviens de la mosquée de Roubaix qui avait été refusée par la municipalité -, où beaucoup de municipalités manifestaient leur hostilité à la présence de la religion musulmane (référendums, débats au sein des conseils municipaux...), je me souviens de l'exclamation des jeunes qui disaient : mais nous, sans l'islam, que sommes-nous en France ? On n'est rien du tout.
Les musulmans se sont mis à réfléchir. Historiquement, leur première revendication a été l'organisation du culte. La première réponse de la République dès 1981, après la réponse de la droite qui avait permis le regroupement familial dès les années 75, a été l'accord pour que le droit à l'association soit reconnu, sans qu'il soit nécessaire d'être français pour fonder une association.

Le problème du culte n'était qu'une première approche dans la problématique de la définition des musulmans en France. Citoyens français, les musulmans d'aujourd'hui veulent être Français, ni plus ni moins que les autres Français.
Le projet de la fédération Mosaïc d'une représentation laïque des musulmans de France s'inscrit dans la démarche qui tend à l'expression des aspects sociaux, philosophiques des citoyens musulmans et des intellectuels désireux de guider cette expression dans toutes les voies et les évolutions de la communauté non résolues par la seule organisation du culte, limitée au cadre de la loi du 9 décembre 1905.
Le culte est une expression respectable et respectée de la vie religieuse des musulmans de France, mais bien d'autres préoccupations jalonnent la vie de ces musulmans qui parviennent chaque jour un peu plus à la maturité sociale, intellectuelle et politique, de cet ensemble de musulmans qui représentent 5 à 6 millions de personnes.


De la naissance à la mort, en passant par l'adolescence, l'instruction ou l'insertion économique, la richesse et la diversité des aspects de la société musulmane de France ménagent des questionnements auxquels il importe plus que jamais de répondre compte-tenu de nos institutions républicaines, de la laïcité, de la loi et de la modernité historique contemporaine de la France. Nous sommes dans une République laïque et démocratique. Nous vivons dans une République moderne et la modernité est un problème auquel les musulmans doivent aussi réfléchir.
C'est aussi de la part des musulmans de France une volonté d'émergence et de consolidation d'une réflexion sur un islam de modération caractéristique singulière de la majorité de cette partie de la société française. Ce n'est pas l'islam intégriste, ce n'est pas l'islam wahhabite, ce n'est pas l'islam salafiste, ce n'est pas l'islam djihadiste, ce n'est pas l'islam radical, c'est un islam d'équilibre, conforme à l'authenticité de l'islam. El Ouassatia est une prescription du Coran. Cette partie de l'islam de France s'oppose aux nombreux défis du fondamentalisme, du radicalisme et de l'intégrisme que l'on trouve dans une forme heureusement minoritaire de l'islam d'aujourd'hui en France, pour l'instant.


Cette nécessité de représentation laïque des citoyens musulmans de France ne doit en aucune manière être sous-tendue par une intention communautariste. Nous ne voulons pas nous réfugier dans notre identité, ou dans nos traditions, ou dans notre religion. Au contraire ! Rappelons que la République reconnaît les individus mais pas les communautés.

Dans notre société laïque, les aspects culturels, voire civilisationnels, les nombreuses questions sociales, environnementales, sanitaires, sécuritaires ou politiques, ne pourront jamais n'avoir comme unique expression que le culte. La réalité des musulmans de France ne se résume pas aux aspects - burqa, foulard, etc. Au contraire, le vide occasionné par l'absence d'expression non cultuelle de ces problèmes est un puissant appel à l'extrémisme, au fondamentalisme des islamistes qui décrètent que leur vision de l'islam est de monopoliser tous les aspects de la vie musulmane dans la cité, et ce au risque d'introduire des comportements qui heurtent la société française tout entière.

D'autres aspects civilisationnels peuvent être cités comme l'art, la musique, l'architecture, les sciences, la médecine, la bioéthique. Ils n'ont pas d'autre expression que celles de nos intellectuels, de nos artistes, de nos médecins, de nos scientifiques ou des artistes musulmans de France qui ne peuvent -a fortiori- les faire entrer dans les préoccupations des fondamentalistes et salafistes qui du reste les récusent et s'en désintéressent.

Selon les sources, 80 à 90% des musulmans de France ne seraient pas pratiquants au sens assidu du terme. Beaucoup d'entre eux aspirent à être représentés autrement que par les seuls ritualistes, trop souvent dogmatiques, prônant une ultra-orthodoxie parfois wahhabites, bien éloignée de la pensée rationaliste d'Avicenne ou d'Averroès, et de bien d'autres auteurs totalement rejetés par les islamistes. Beaucoup de musulmans ne se rendent pas compte qu'ils pratiquent la catastrophique quatrième école de l'islam, celle de Ibn al-Hanbal, de manière inconsciente, celle qui ne reconnaît absolument pas le droit à la raison alors que l'évolution de la civilisation musulmane a donné libre court à la raison.
Depuis l'avènement en Turquie au XIXè siècle de l'ère des Tanzimats et les mouvements libéraux égyptiens, la laïcité, la réforme dans les sociétés musulmanes ont fait bien des progrès. Rappelons le combat des femmes égyptiennes, libanaises, tunisiennes, algériennes, marocaines qui ont exprimé et expriment leur révolte et leur aspiration à l'autonomie économique, à l'émancipation, et maintenant en France à l'égalité.

L'histoire des musulmans en France et les diverses phases de leur immigration, les aspects tellement sous-estimés de leur participation aux guerres nationales françaises depuis la 3ème République - nous étions au Mexique, nous étions en Crimée, souvenez-vous du pont de l'Alma, la 1ère, la seconde guerre mondiale, la guerre d'Indochine, les guerres de décolonisation - ont suscité diverses manipulations de la mémoire nationale et de la mémoire des musulmans de France. A tel point que cette mémoire a très peu d'effets aujourd'hui pédagogiques sur la jeunesse afin d'expliquer aux jeunes les motifs de leur présence sur le sol national.
Les musulmans ne sont pas tombés comme des grenouilles un jour de pluie du mois de mars sur le territoire français ! Ils ont une histoire !
Tout cela nécessite une prise en charge au moyen de tous les outils modernes, des sciences humaines, de l'histoire, comme de la sociologie mais aussi dans le cadre du principe de la laïcité, qui sépare non seulement le culte et la société civile. Le propre de la laïcité, c'est la séparation du religieux et du politique. Les musulmans feront de grands progrès lorsqu'ils sépareront le religieux du politique, attendus du XXIème siècle. Comme le disait Bariza Khiari, la loi protège la foi mais la foi ne doit pas dicter la loi.
Dans une liste non exhaustive de ces préoccupations laïques, on peut ajouter les problèmes liés à l'enfance, à l'adolescence, l'insertion économique et sociale de nos intellectuels et de nos diplômés qui malgré les statistiques souffrent encore des discriminations, les médecins, les chirurgiens, les spécialistes ne sont pas reconnus à leur place légitime, notamment dans le domaine politique, où nous avons un retard énorme à rattraper. Toutes ces discriminations sociales, économiques ou politiques expriment une certaine islamophobie.

Dans notre société de pluralisme, il s'agit pour les citoyens issus de la diversité d'analyser leur rôle et leur fonction dans la société tant française qu'européenne - les musulmans français font partie de ce grand ensemble qu'est l'Europe -, dans les rapports économiques de la France avec les pays arabo-musulmans.

Le dialogue avec les autres familles spirituelles et ethniques ainsi qu'avec les divers courants de pensée philosophiques ou politiques peut être abordé sans transgresser cette éternelle loi du 9 décembre 1905. Cette loi nous a été trop souvent été opposée pour ne pas sortir du tout cultuel. Elle a beaucoup limité l'expression des musulmans de France au seul domaine reconnu, organisé et délimité du culte.
Sans compter que les citoyens musulmans laïcs pourraient offrir une autre image de notre communauté que les aspects détestables produits par certaines menées islamistes, terroristes, qui ont une action oppressive envers la femme ou carrément anti-occidentale, ne correspondant pas du tout aux aspirations de 99% de la société musulmane de France.


Le citoyen de confession musulmane est un citoyen comme les autres. Néanmoins l'émergence d'intellectuels, de diplômés, d'une certaine réussite sociale et d'un certain humanisme dans la pensée générale musulmane, résonne comme un appel du cœur et de l'esprit de ces nombreux citoyens novateurs et responsables par rapport à la République. Cela doit être souligné pour tirer toutes les conséquences sociétales dans la France d'aujourd'hui car la liberté d'opinion et d'expression dans le monde occidental impose aux musulmans de ces sociétés modernes une expression non limitée au seul domaine religieux.
L'autre exigence démocratique est de dissocier la curieuse conception englobante du vécu musulman qui lie société et théologie ou politique et religion. Ce soupçon de lien entre la politique et la religion a alimenté pendant des décennies toutes les méfiances sur les aptitudes des musulmans de France à vivre sereinement et harmonieusement la séparation laïque et sécularisée des sociétés occidentales. Il s'agit de savoir si la vie des musulmans est compatible avec la République tant on a focalisé sur certains aspects des menées islamistes.

Mais au delà de ces motifs qui ont justifié pendant des années la gestion dite sécuritaire de l'islam, la véritable évolution de la pensée citoyenne des musulmans de France est leur aptitude à vivre le pluralisme social et religieux dans un esprit de dialogue et de tolérance dont eux-mêmes bénéficient en France.

L'antisémitisme, l'homophobie -dont l'actualité a rapporté certains cas chez des musulmans- doivent être définitivement éradiqués. L'article 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme intègre fermement le droit de changer de religion qui fut si difficile à accepter par les tenants fondamentalistes du culte.
La France dans sa diversité actuelle ne peut non plus favoriser la constitution de cloisonnements communautaristes, car l'intégration des divers groupes ethniques spirituels ou religieux ne peut que favoriser l'émergence d'une société nationale unie et non fragmentée en sectes ou communautés.

Cette intégration à la communauté nationale serait remise en cause si les musulmans de France n'avaient que la religion pour seule et unique représentation identitaire. Ce qui irait à l'encontre de la dynamique juridique d'intégration de la société nationale dans une communauté de destin constitutive du Pacte national et de l'identité nationale dont nous faisons partie.


En savoir plus:


Lire les idées forces dégagées lors de ce colloque


Lire l'intervention de Mohamed Abdi
Lire l'intervention d'Abdel Aïssou
Lire l'intervention de Ghaleb Bencheikh
Lire l'intervention du Dr Marouane Bouloudhnine
Lire l'intervention de Dounia Bouzar
Lire l'intervention d'Eric de Montgolfier
Lire l'intervention de Robert Djellal
Lire l'intervention de Faycal Douhane
Lire l'intervention de Christian Estrosi
Lire l'intervention de Mezri Haddad
Lire l'intervention de Bariza Khiari
Lire l'intervention de Fadila Mehal
Lire l'intervention d'Aziz Senni

Lire les idées forces dégagées lors de ce colloque

Télécharger le livre blanc du colloque

 


Une partie des 400 auditeurs du
colloque Mosaïc

 



De nombreux citoyens souhaitent pouvoir être musulmans sans enfermement, et vivre le progrès sans renoncement.

 


MOSAÏC remercie pour leur soutien
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