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31 octobre 2009

Bariza Khiari

Sénatrice de Paris



MUSULMANS DE FRANCE: SE PREMUNIR D’UN PASSE SANS AVENIR ET D’UNE MODERNITE SANS RACINE
Nous posons ici la pierre d'un édifice qui permettra de donner la parole à cette majorité silencieuse des personnes de sensibilité musulmane de France qui ne la prennent jamais.

Nous avons des choses à dire. Nous voulons nous prémunir d'une modernité sans racine. Nous venons de quelque part.

Nous souhaitons que vous compreniez d'où nous venons.

On m'a demandé d'évoquer la question de l'Islam et de la République.

On doit pour cela situer l'Islam dans le monde. De nombreux événements ont fait de l'Islam une question politique structurante. L'Islam est devenu un sujet politique, alors que c'est une spiritualité.
Iran, chute du mur de Berlin, 11 septembre 2001... Cela a permis à certains de trouver un péril de substitution au péril rouge. Le péril vert s'est substitué au péril rouge.
Certes, la montée de l'Islamisme politique violent dans le monde arabo-musulman et son irruption en Occident constituent l'arrière-plan d'un regard de plus en plus agressif en direction des musulmans. Cependant, hormis quelques voix qui s'élèvent pour désigner les racines sociales et politiques de la violence, le débat est de plus en plus focalisé sur les origines culturelles et religieuses, ce que Mosaïc appelle la sensibilité musulmane. Résultat : parallèlement à la montée de l'Islamisme radical, nous assistons à la montée de l'Islamophobie et du racisme.
Ces deux mouvements se rejoignent dans nos sociétés et, par un glissement sémantique dangereux, ôtent à l'Islam toute sa composante humaniste.

En France, l'Islam a autant été l'instrument de la percée de l'extrême droite que de l'émergence de groupuscules fondamentalistes.

L'Islam est la 2ème religion de France et, pourtant, la dimension musulmane de la France est longtemps passée inaperçue tant la majorité des musulmans pratique un Islam discret, en cohérence avec la tradition laïque française.

Nous nous étions presque habitués à l'Islamophobie populaire, mais pas à l'Islamophobie savante, qui avance masquée. Nous pensions qu'à l'exception de quelques racistes ayant mal digéré Voltaire, on ne trouvait plus personne pour contester que l'Islam, en sa première grandeur, ait été l'un des chapitres les plus féconds de l'histoire des civilisations. Nous le pensions... jusqu'à ce que quelques "sachants " fortement médiatisés tentent d'accréditer la thèse selon laquelle les arabo-musulmans n'ont rien apporté, qu'ils n'ont même pas traduit les Grecs.


A tel point qu'en réaction, des intellectuels français courageux ont écrit un ouvrage collectif intitulé " Les Grecs, les Arabes et nous ".

La peur des Arabes et de l'Islam est entrée dans la science. On règle à présent ses comptes avec l'Islam en se disant sans " dette " : nous, les Occidentaux serions donc supposés ne rien devoir ou presque, au savoir arabo-musulman... C'est faire peu de cas de l'histoire intellectuelle du Moyen-âge chrétien, irrigué en permanence par les apports arabes et la démonstration d'universalisme que fait alors l'Islam.

Avérroès, Ibn Rushd, demandaient un statut pour la philosophie, garanti par le pouvoir politique. C'était il y a mille ans. C'est un précédent qui mériterait d'être médité par ceux qui affirment dix siècles plus tard l'incompatibilité des musulmans de France avec les valeurs de la République.

L'exercice de notre spiritualité nous rendrait donc dans l'incapacité d'être des citoyens français à part entière comme peuvent l'être les chrétiens, les juifs, les athées, les libre-penseurs. C'est une discrimination à nulle autre pareille! Il s'agit ni plus ni moins que d'une métamorphose inédite de l'Islamophobie qui passe maintenant par le savant, et qui vient insidieusement faire la jonction avec une forme d'Islamophobie populaire.

L'heure est grave car cette jonction du "populo " et des "intellos " opère insidieusement la négation de l'Islam en tant que spiritualité et civilisation. Et par voie de conséquence, il fait de moins en moins bon être musulman. Sentiment de persécution pour les uns, haine de soi pour les autres. Bref, le mal être...


Alors, comment être tout simplement citoyen
dans un contexte où les uns prétendent incarner les lumières et le primat de la raison sur la foi, et où les autres sont renvoyés aux ténèbres et à l'aveuglement religieux ?


Dans un contexte où les médias présentent sur les devantures de tous les kiosques "Le choc Mahomet/Jésus", quand ce n'est pas "Le choc Mahomet/Moïse", sans jamais rappeler que Jésus et Moïse sont des prophètes ô combien importants de l'Islam?
Dans un contexte où l'on oublie soigneusement de rappeler que l'Islam, partie intégrante du socle abrahamique, n'est pas en rupture avec le judaïsme ou le christianisme mais qu'il n'en est que le continuum?
Dans un contexte où, malheureusement, on a tendance à mettre en avant ce qui divise au lieu de ce qui rassemble ?

La véritable arme de destruction massive restera toujours l'ignorance. Ibn Arabi, éminent soufi musulman, disait justement " Les hommes sont les ennemis de ce qu'ils ignorent ".
Dans un contexte de crise où les jeunes des quartiers paient le plus lourd tribu aux discriminations pour l'accès à l'emploi, au logement et aux loisirs ?


Dans un contexte où les médias ne cessent de se focaliser sur les éléments obscurantistes, radicaux, alors qu'ils sont vraiment ultra minoritaires ?


Dans un contexte où, quand on parle d'Islam à la télévision, on met en avant des gens sortis de nulle part, qui ne parlent ni l'arabe ni le français, que je qualifie "d'analphabètes bilingues", alors que nous avons nombre d'intellectuels, musulmans ou non, capables de parler de cette spiritualité en toute connaissance? Quand ils parlent d'Islam à la télévision, et que je les regarde, je me dis, " Mais ce n'est pas possible! C'est de moi qu'ils parlent ! ?".

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les médias ne remplissent pas leur rôle de construction des représentations. Les contenus des émissions de télévision continuent de montrer "l'arabe" ou "le noir" dans les séries télé comme des délinquants, alors que les médecins sont présentés comme de " bons Gaulois ". Alors que dans la réalité, le plus souvent, quand on va à l'hôpital, surtout aux urgences, les médecins sont plus souvent noirs ou arabes.


Dans un contexte où nous serions collectivement responsables de quelques mouvements sectaires et obscurantistes particulièrement minoritaires qui prônent l'usage d'un vêtement qui n'a rien à voir, ni de près, ni de loin, avec l'Islam ?

Dans un contexte où l'on vous arrête au poste frontière de votre ville, quand ce n'est pas au poste frontière de votre cité? Les jeunes des quartiers racontent cette assignation à résidence avec talent. Ils nous disent qu'il faut avoir subi plusieurs contrôles de police en une journée pour comprendre ce que le regard de celui qui représente l'autorité peut avoir de définitif. Et comment ce regard intériorise une rage.

Dans un contexte où l'Islam, devenu l'idéologie à combattre, n'est plus qu'une sombre caricature ?


Dans ce contexte, il faut maintenant prendre nos responsabilités, nous organiser et parler en notre nom. Ne plus être des sujets d'étude, mais les acteurs de notre propre vie. Dire quels sont nos atouts pour valoriser l'entreprise France. Mettre sur la table des propositions pour améliorer le vivre-ensemble.

Nous avons été trop longtemps les otages de certains mouvements qui parlaient en notre nom.
Le silence, c'est fini!

C'est ce que propose la Fédération Mosaïc autour de son président le Dr Marouane Bouloudhnine et de son équipe. Qu'ils soient remerciés de poser les bases d'un édifice indispensable.

Après les amalgames, stéréotypes et préjugés qui reviennent de manière récurrente, nous devons d'abord travailler à déconstruire ce qu'il y a dans les têtes pour répondre d'un côté aux Cassandre pour qui l'Islam est une menace et aux obscurantistes qui veulent réduire notre spiritualité à une névrose identitaire.

Nous devons surtout nous prémunir d'un passé sans avenir et d'une modernité sans racine. Le repli exclusif dans une identité religieuse au même titre que son refoulement conduisent à une impasse individuelle.

L'importance du matériau que constituent nos origines nous permet de mieux nous inscrire dans l'histoire collective nationale.

A l'heure où la France doute de son modèle et de son identité, et face à la montée des revendications religieuses et ethniques, la laïcité est un repère fondamental. C'est surtout l'injonction à être libre. Parce que si nous pensons que la laïcité ne se négocie pas, la République doit tenir sa promesse d'égalité et de justice pour tous. Il ne s'agit plus de rester dans une posture théorique, cette promesse doit être tenue. Elle ne l'est pas encore.

La République que je défends, c'est celle qui traite de manière égale tous ses enfants.

Pour certains, l'Islam ne serait pas soluble dans la République. L'Islam n'est ni plus ni moins compatible avec la laïcité que toute autre religion. Est-ce que les autres religions le sont ? Il aura fallu des débats homériques pour organiser des sphères qui coexistent. Maintenant, les choses sont pacifiées.
Nous devons être fermes aujourd'hui pour que le " Vivre ensemble " puisse être maintenu demain.

Le seul risque pour la République, ce n'est pas la force des religions mais la faiblesse des laïcs. Quand ces derniers reculent, la religion entre-ouvre la porte et s'engouffre. Il devient alors plus difficile de la faire regagner la place qui est la sienne.


La laïcité est un cadre opératoire, un espace de concorde qui nous permet de vivre ensemble au delà de nos différences, la matrice commune qui surplombe nos identités multiples.

L'exigence laïque demande à chacun de faire un effort sur soi. Adapter l'expression publique de ses particularismes confessionnels et mettre des bornes à l'affirmation de son identité permet la rencontre de tous dans l'espace public. C'est toute la beauté de ce point de jonction, cette rencontre. Et c'est ce que font au quotidien la majorité des musulmans de France.

La laïcité peut être le levain de l'inclusion de tous dans la société. Il faut qu'elle soit un principe de coexistence non faussé où aucune différence n'est faite entre les croyances et les musulmans doivent bénéficier, comme d'autres, d'un cadre d'exercice du culte qui soit digne.


La diversité et l'acceptation de l'Islam sont le test de crédibilité de notre République laïque qui doit pouvoir concilier les termes du tryptique : République, laïcité, diversité. Nous devons être capables de lutter contre l'instrumentalisation politique de la religion, sans stigmatiser les musulmans. Nous devons donner à chacun les moyens d'exercer dignement sa pratique religieuse, sans transiger sur la laïcité. Respecter la diversité sans jamais céder sur les valeurs républicaines et laïques qui sont les nôtres.

Il nous appartient à tous de participer dans le respect des valeurs laïques de la République à la construction de cette coexistence que nous appelons de nos voeux.

Alors, affirmons clairement ce que nous sommes : citoyens français dans l'espace publique, c'est-à-dire laïcs, avec les devoirs et les droits y afférents, et de sensibilité musulmane dans la sphère privée, comme on peut être juif, chrétien, athée, agnostique ou libre penseur.


Nous nous reconnaissons comme les héritiers d'une histoire particulière au sein de la Nation française. Alors, le débat sur l'identité nationale - je préfère identité républicaine -, j'ai juste un désaccord sur la période mais je dis chiche sur le débat, allons-y, nous sommes prêts! Comptez sur nous pour tout mettre sur la table. Parce que, pour nous, chaque terme compte : citoyen - français - de sensibilité musulmane et laïc.


Citoyen : nous voulons nous impliquer dans la vie de la cité ce qui veut dire être électeurs et éligibles.
Français : la France est en nous, nous voulons être en son coeur et non à ses marges. A ce titre, nous sommes concernés par la cohésion nationale et donc attachés à la résolution de la question sociale. Attachés au vivre-ensemble, nous dénonçons tous les racismes d'où qu'ils viennent et toutes les discriminations. Surtout, nous pensons que ce n'est pas la religion qu'il faut combattre, mais le pacte républicain qu'il faut faire vivre, intensément.


Laïcs : récipiendaires des valeurs laïques de la République comme chaque Français, nous pensons avec force que la loi doit protéger la foi aussi longtemps que la foi ne prétendra pas dire la loi.


Musulmans : au même titre que d'autres, nous sommes les héritiers d'une vaste culture de portée universelle qui s'exprime aussi dans la sphère religieuse. Dans le contexte des crises actuelles qui sont autant économiques que spirituelles, nous demandons que la question de la quête de sens soit prise au sérieux dans le strict respect de la laïcité.


C'est pour moi l'occasion de rappeler que la dimension intérieure et profonde de l'Islam, première et ultime, c'est l'amour comme errance absolue.


En savoir plus:

Lire les idées forces dégagées lors de ce colloque


Lire l'intervention de Mohamed Abdi
Lire l'intervention d'Abdel Aïssou
Lire l'intervention de Ghaleb Bencheikh
Lire l'intervention du Dr Dalil Boubakeur
Lire l'intervention du Dr Marouane Bouloudhnine
Lire l'intervention de Dounia Bouzar
Lire l'intervention d'Eric de Montgolfier
Lire l'intervention de Robert Djellal
Lire l'intervention de Faycal Douhane
Lire l'intervention de Christian Estrosi
Lire l'intervention de Mezri Haddad
Lire l'intervention de Fadila Mehal
Lire l'intervention d'Aziz Senni

Lire les idées forces dégagées lors de ce colloque

Télécharger le livre blanc du colloque


 

" Nous voulons nous prémunir d'une modernité sans racine.

Nous venons de quelque part."

 


400 auditeurs ont suivi avec attention
le premier colloque national organisé
par la Fédération Mosaïc


 

"La véritable arme de destruction massive restera toujours l'ignorance."

 

 

 

 

 

"Nous avons été trop longtemps les otages de certains mouvements qui parlaient en notre nom."

 

 


 

 

"Adapter l'expression publique de ses particularismes confessionnels et mettre des bornes à l'affirmation de son identité permet la rencontre de tous dans l'espace public. "

 

"Ce n'est pas la religion qu'il faut combattre, mais le pacte républicain qu'il faut faire vivre, intensément."
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